rédigé par le scribe des Uktenas, d'après le témoignage de Cole Lewitt-Gordon(Note de l'éditeur : fans des bisounours et de Babar l'éléphant, passez votre chemin...)
* Cole est un voyageur. Il sait qu'il a beaucoup à apprendre du monde et de la nature. Son Maître lui a appris cela. Plutôt qu'à cheval, il se déplace à pied, petite silhouette silencieuse en manteau noir, la tête cachée sous un large capuchon, son épée Drysdale accrochée à la ceinture de cuir noir qui cintre sa tunique grise, sa baguette magique enfouie dans sa poche. Sans appréhension, les sens en éveil, solitaire, il arpente les terres lycannes, le chaud désert du Fenhir qu'il commence à bien connaître, la plaine de Dorgamor où se trouve son c½ur, les forêts de la Diamen et de Brohéline qu'il trouve propices à la méditation. Souvent, il grimpe en haut d'un arbre et y demeure, à l'affût des bruits alentours et des murmures de son propre esprit...
En cette fin de printemps, il a choisi de s'abîmer un moment dans le contemplation des beautés et des mystères de la forêt de Justika. Depuis plusieurs jours, il n'a vu d'autre présence que celle des animaux. Et les bêtes fuient son approche car elles sentent en lui le loup, assoupi, en sommeil, mais instillant un parfum de menace, une voracité que masquent les yeux froids et pâles du garçon. Cole, cependant, ne se veut pas prédateur et tente de se fondre avec la nature. Il se veut arbre, rocher, fleur. Etre en symbiose avec Gaia. Et lorsque l'oiseau viendra se poser sur son épaule, comme s'il s'agissait d'une branche, et le chevreuil renifler dans le creux de sa main, comme il le ferait d'une touffe d'herbe tendre, alors seulement le garçon se jugera digne de regagner le caern de son Maître et de reprendre ensuite le chemin qui le conduit vers le lit de son amante, dont l'image et la pensée ne le quitte jamais tout à fait.
Ce matin, Cole est sur le qui vive. Quelque chose le suit, quelque chose le piste, quelque chose l'observe. Quelque chose d'une noirceur absolue, qui lui veut du mal, qui veut se délecter de le voir souffrir et gémir de douleur avant d'en faire sa provende. Le garçon sent l'hostilité sourde et glacée qui l'environne, mais la chose, quelle qu'elle soit, demeure invisible à sa vue. Cole s'attend à ce qu'elle lui saute dessus d'un instant à l'autre. Il tente de déguiser sa peur mais son c½ur dans sa poitrine bat plus fort et ses yeux, que l'émotion rend gris, sont vifs comme jamais. Sa main droite est posée sur le pommeau en or blanc de son épée à lame d'acier. Il poursuit sa marche, guettant l'attaque qui sera meurtrière.
La chose est là. Face à lui. Une forme noire, plutôt râblée, musclée. Des griffes longues, effilées, à l'extrémité de chaque doigts. Des griffes qui sont comme des épées. Et dans sa bouche, des crocs tranchants, avide de découper la chaire, de boire le sang, de lui vider le ventre de ses viscères, de se régaler de ses entrailles et de le laisser agonir là, dans une souffrance infinie.
Les yeux de la chose sont jaune acide. Son regard est un puits de cruauté où ne brille aucune lueur, sinon l'étincelle du plaisir que lui procure les hurlements de ses victimes. C'est un alf noir. Un elfe déchu, perverti par les ténèbres, dont la lumière s'est changé en obscurité et dont la conscience s'est éteinte comme une lanterne qui a sombré dans un océan de boue opaque et empoisonnée. Ses ailes sont tombées comme des feuilles mortes et flétries. La perversion qui a rongé son âme et pourri son c½ur a recouvert les fibres de sa peau d'une membrane noire et gélatineuse qui a durcit. Son visage est devenu une grimace sinistre et son regard a pris l'expression d'une haine démesurée, une démence que plus rien, sinon la mort, ne pourra jamais apaiser.
Cole n'est pas un tueur. A moins d'être sous l'effet d'une rage froide et aveugle, il n'aime pas tuer. La vue d'un cadavre le rend malade et lui glace le sang. Mais il n'a jamais tourné le dos au danger, même si ce danger est d'une force supérieure à la sienne. Toujours, il fait face quand l'adversité lui barre le chemin. Et cette fois encore, dégainant son épée, il se prépare à affronter l'Adversaire, décidé à le tailler en pièce, car si Cole n'a pas peur de mourir, il aspire à vivre longtemps encore, pour continuer à servir son Maître et à faire l'amour à celle qu'il aime.
La chose l'observe. Elle le jauge. Elle ne doute pas qu'elle le tuera. Mais elle réfléchit à la manière dont elle le blessera, car elle ne veut pas qu'il meurt trop vite, elle est d'humeur à se repaître des heures durant, une journée entière avec un peu de chance, des cris de sa souffrance. Lui couper les bras, d'abord, pour le réduire à sa merci, arrêter son hémorragie avant qu'il ne perde trop de sang, pour le maintenir en vie, puis lui crever les yeux, lui manger les lèvres, lui ouvrir le ventre tout doucement et y enfoncer les griffes, lui retirer les intestins lentement et le laisser ensuite dans ses tourments jusqu'à ce qu'une bête sauvage le trouve, attirer par l'odeur du sang, et ne l'achève à sa manière.
Le garçon tient son épée Drysdale des deux mains. Il tente de rester concentrer sur l'Adversaire, de ne pas laisser la panique s'emparer de lui, la peur le faire flancher. Une terreur glacée lui plaque la nuque, humidifie le haut de son dos d'une sueur moite. Il sent son sexe se durcir un peu, l'urine lui couler le long de la jambe. Il ne doit pas se laisser troubler. Vider son esprit, ne voir qu'une seule image : l'Adversaire, qu'il lui faut combattre et tuer.
La créature se jette sur lui, frontalement. Elle l'attaque à coups de griffes. Cole pare les coups avec son épée. Il fait d'habiles mouvements, aiguise son regard pour anticiper les assauts de l'Adversaire, déploie ses jeunes muscles. La chose est forte, elle le fait reculer, cherche à l'épuiser. Un moment d'inattention suffira pour qu'elle lui tranche un bras. Le garçon commence à s'essouffler. Son endurance est mise à mal. Sa résistance très durement éprouvée. Il frappe à coups redoublés sur la paire de rangée de griffes qui cherche à le lacérer. Chaque coup provoque comme des étincelles, le choc de l'acier fracassant l'acier. Le combat semble lasser la chose. Elle tente une feinte pour trancher sec la gorge du garçon. Cole a un brusque recul, lève très vite son bras, abat l'épée sur les griffes qui lui frôlent la gorge, les coupant net toutes les cinq. La chose pousse un cri rauque, la douleur décuple sa rage, son autre main griffue fait valser l'épée loin du garçon, tandis que son autre main, aux griffes arrachées, le prend brusquement à la gorge, lui enserre le cou, ne lui laissant qu'un infime souffle d'air. La créature le soulève hors de terre. Elle pourrait aisément lui broyer la nuque ou le transpercer d'un coup de griffe, peut-être l'éviscérer, se régaler de lui voir les tripes lui couler du ventre, et en finir. Cependant elle hésite. Le garçon est à sa merci. L'envie lui reprend de le torturer plus longuement. Car, à le contempler tandis qu'il se tortille sous sa poigne, elle s'avise que le garçon est beau et bien fait, et son plaisir est accru par la perspective de tourmenter ce corps souple, mince, jeune et sensuel.
Une douleur cuisante la fait soudain lâcher prise et reculer. La main dans la poche de son manteau, Cole a saisit sa baguette et prononcé un sortilège informulé. Le temps de sortir sa baguette et de la pointer sur elle, la chose lui a entaillé le bras, du coude au poignet, une vilaine estafilade qui lui fait lâcher sa baguette. La chose se jette sur lui, le fait trébucher. Il est dos contre sol, elle est sur lui. Cole tente de la repousser de son bras gauche tandis que sa main droite s'est saisie de son poignet et lutte pour maintenir les griffes loin de lui. Mais la chose est forte, plus forte que lui, il ne lui résistera pas longtemps. Déjà, elle s'apprête à savourer sa victoire. Elle ne tuera pas le garçon. Pour lui avoir tenu tête, elle le traînera jusqu'à sa tanière et lui fera subir des sévices d'un tourment inimaginable, sur plusieurs semaines sans doute, jusqu'à ce qu'il la supplie de l'achever, à moins qu'elle lui ait arraché la langue dans un baiser carnassier.
Il lui semble soudain que le garçon résiste mieux. Quelque chose a changé. Le garçon semble avoir gagné en force et en vigueur. Sa peau se fissure, ses bras et ses mains se couvrent de poils et les griffes lui poussent sous les doigts. Des griffes qui s'enfoncent dans sa chaire et la font hurler de rage et de douleur. Devenu crinos, Cole inverse la tendance, étreint la créature à son tour, roule avec elle, griffes contre griffes. La chose le mord dans le creux du cou. Le garçon a comme un brusque soubresaut que lui cause la douleur affreuse de la morsure. Il lui enfonce ses griffes dans le ventre et la chose le libère de son étreinte pour hurler, encore et encore, tandis qu'il la laboure de l'intérieur, que le sang et les entrailles de la chose l'éclaboussent et lui maculent la fourrure. Il tue la chose avec application, un acte presque sexuel, comme s'il lui faisait l'amour et que la créature défaillait des suites d'un long orgasme, les yeux vitreux, ses muscles se relâchant d'un coup sec, une carcasse inerte, sanguinolente.
Cole se retire et achève sa transformation. Il est loup à présent. Un loup gris au pelage strié de sang. La nature le fera redevenir homme lorsqu'elle le jugera bon. Ses pattes ne le soutiennent plus, il flanche, s'écroule à quelques mètre de la dépouille de sa victime, épuisé. Mais au fond de l'âme, il éprouve une étrange exaltation à avoir vaincu celle qui voulait le vaincre, à avoir tué ce qui voulait le tuer. Le sang de la chose dans sa bouche lui procure une ivresse infinie. Ses muscles relâchés semblent parcouru des spasmes d'une jouissance continue et prolongée, tandis que son esprit sombre dans l'étourdissement fiévreux d'un plaisir inouï. *


